La grève de 1912
La grève débute le 2 mai 1912 comme l’explique l’article suivant publié le 3 mai par l’Écho de Bretagne, journal local.
QUIMPERLÉ
Conflit. — À la suite d’un accident de machine survenu à l’usine Gautier, accident dont nous ignorons les causes réelles, l’ouvrier chargé de cette machine, nommé Jaouen, a été congédié hier matin. (On parlera plus tard de sabotage de la machine sans prouver que Jaouen soit à l’origine du méfait !). Les ouvriers syndiqués de l’établissement ont aussitôt quitté l’atelier ; dans l’après-midi, un grand nombre d’ouvriers non syndiqués se sont joints à leurs camarades. Aujourd’hui, vendredi, l’usine est pour ainsi dire complètement déserte. Signalons qu’il n’y a pas eu d’entrave à la liberté du travail et que le plus grand calme existe en ville. Nous ne pouvons que féliciter ceux des ouvriers grévistes qui ont engagé leurs camarades au calme.
Les ouvriers de l’établissement Gautier et Cie, au nombre d’environ 200, ont profité de la circonstance pour présenter les revendications suivantes :
Quimperlé, le 2 Mai 1912.
Devant la cherté croissante des vivres, nous, ouvriers de l’usine Gautier, décidons de faire grève jusqu’à ce que nous ayons obtenu les satisfactions suivantes :
Salaires
Forgerons, 0 fr. 60 ;
Ajusteurs, 0 fr. 55 ;
Menuisiers, 0 fr. 55 ;
Charrons, 0 fr. 55 ;
Peintres professionnels, 0 fr. 55 ;
Tourneurs, 0 fr. 55 ;
Manœuvres, 0 fr. 45 ;
Suppression du boni et distribution plus équitable du travail ;
Reconnaissance du Syndicat ;
Unification des salaires dans chaque corporation ;
La réintégration à l’usine du camarade Jaouen.
Signé : Le Borgne, Le Sech, Duroure, Dervout, Eoche.
Le mouvement se prolonge, tandis que la maladie de M. Frédéric Gautier complique les négociations. Certains de ses proches vont même jusqu’à penser que la dégradation de son état de santé est liée aux soucis engendrés par ce conflit. Le 29 mai, une nouvelle tentative de conciliation devait avoir lieu au cabinet de M. le juge de Paix amis M. Frédéric Gautier ne pouvant se déplacer, la réunion se tient finalement le 30 mai : Frédéric Gautier est alors représenté par son frère Armand, comptable des Ets. La presse nous en fait le compte rendu le 31 mai.
La Grève. — Depuis le commencement du mois de mai, l’établissement industriel le plus important de notre ville, l’usine Savary est en grève. Dans notre numéro du 3 courant, nous avons publié les revendications présentées par les grévistes qui sont au nombre de 200 environ, ouvriers et manœuvres compris.
Depuis cette époque, quelques tentatives de conciliation ont été faites mais n’ont donné aucun résultat, le patron de l’établissement, M. Frédéric Gautier ayant opposé à ces revendications une fin de non recevoir.
Avant-hier, patron et délégués grévistes étaient convoqués au cabinet de M. le Juge de Paix. M. Gautier, qui avait promis de s’y rendre, s’en est trouvé empêché, étant souffrant. L’entrevue fut remise à hier après-midi. M. Frédéric Gautier, n’ayant pu s’y rendre, s’était fait représenter par son frère, M. Armand Gautier, lequel a annoncé aux grévistes qu’il serait accordé à tout le personnel, ouvriers et manœuvres, une augmentation de 25 centimes par jour. Cette offre n’a pas été acceptée.
La situation en est là. Quant aux grévistes, ils travaillent presque tous soit dans d’autres ateliers de la ville, soit aux environs. Aussi, comme le plus grand calme a régné depuis le début du conflit, on ne soupçonne guère l’existence d’une grève, si ce n’est toutefois dans l’intérieur des ménages intéressés.
Nouvel article de presse le 14 juin 1912 :
La grève. — Mercredi dernier, une nouvelle tentative de conciliation a eu lieu, au cabinet de M. le juge de paix, entre les délégués des ouvriers grévistes de l’usine Savary et M. Armand Gautier, mandataire de son frère, actuellement malade.
M. Armand Gautier a maintenu la proposition de l’augmentation de 0 fr. 25 par jour pour les ouvriers et le taux de 2 fr. 75 pour les manœuvres, après stage de 8 jours payés 2 fr. 50. Le soir, les délégués, à la Bourse du Travail, ont rendu compte à leurs camarades du résultat de cette entrevue. L’acceptation de ces nouvelles conditions, mise aux voix, a été repoussée par 84 contre 32. En conséquence, la grève continue. Dimanche prochain, à 9 heures, une nouvelle réunion aura lieu à la même salle. La question de la reprise du travail sera à nouveau traitée et mise aux voix, pour permettre aux ouvriers travaillant au dehors de prendre part au scrutin.
La situation se complique encore après le décès de Frédéric Gautier survenu le 16 juin.
La grève de l’Usine Savary. — Commencée le 1er mai, cette grève dure toujours. Ainsi que nous l’avons annoncé dans notre dernier numéro, une réunion des ouvriers grévistes s’est tenue dimanche à la Bourse du Travail. La reprise du travail avec acceptation d’une augmentation journalière de 0 fr. 25, mise aux voix, a été repoussée par plus de cent voix contre une trentaine. En conséquence la continuation de la grève a été décidée. La situation vient de se compliquer par suite du décès survenu, dimanche soir, du directeur de l’usine, M. Frédéric Gautier. Les pourparlers ne pourront être repris avant la désignation de son successeur. Ajoutons que les employés et comptables de l’usine, sans être congédiés, ont été invités samedi à suspendre leur travail.
Le 5 juillet 1912 : La Grève de l’Usine Savary. — L’ultimatum adressé par voie d’affiches aux ouvriers de l’établissement Savary par M. Armand Gautier, administrateur provisoire, n’a donné aucun résultat. Au cours d’une réunion, les ouvriers décidèrent de continuer la grève jusqu’à complète satisfaction, et, hier matin jeudi, à l’heure d’ouverture des ateliers, un seul ouvrier, très âgé d’ailleurs et depuis longtemps à l’établissement, s’est présenté. Aucun incident ne s’est produit. Le comité de grève a placardé, en ville, l’affiche suivante :
À l’opinion publique, À la population Quimperloise.
La direction des usines Savary, par deux affiches successives, laisse entendre à ses ouvriers en grève depuis plus de deux mois qu’ils peuvent reprendre le travail, que toutes les conditions indiquées lors de l’entrevue devant le juge de paix seraient maintenues.
Quelles sont donc ces conditions ?
La direction n’ose même pas les faire connaître publiquement tellement elles sont dérisoires : 0 fr. 02 centimes 1/2 de l’heure d’augmentation sur les salaires de famine variant de 2 fr. à 3 fr. 50 par jour pour la grande majorité des ouvriers ; 2 seulement atteignent 4 fr. 50 — 2 centimes 1/2 ! voilà le beau cadeau offert aux travailleurs qui depuis plus de 40 ans travaillent et ont contribué à constituer les fortunes des actionnaires de la Société ; alors que le coût de la vie a augmenté dans des proportions inquiétantes, nos salaires sont restés stationnaires, la misère prélevée sur nous, de plus en plus écrasante.
Nous faisons appel à tous les hommes de cœur de cette situation. Quant à nous, certains de la solidarité de tous nos frères de travail, nous repoussons l’aumône et demandons un salaire raisonnable en échange de notre travail nous permettant au moins d’avoir le pain nécessaire pour nos familles.
Le 7 juillet, M. Armand Gautier, nommé Administrateur provisoire depuis le 26 juin, prend la décision de fermer l’usine selon l’article de l’Union Agricole du 7 juillet.
Fermeture des Établissements Savary. —
À la suite du renvoi d’un ouvrier le 2 mai, au matin, pour un acte de sabotage constaté dans l’usine Gautier et Cie (Établissements Savary), les ouvriers de cette importante usine avaient cessé le travail le jour même. Depuis, des tentatives de conciliation ont eu lieu sans résultat devant M. le Juge de paix ; aux revendications présentées par les ouvriers de l’usine, il leur avait été fait une proposition d’augmentation de 25 c. par jour. Cette proposition ayant été repoussée par les grévistes, un dernier délai, qui expirait jeudi matin, avait été notifié par la Société aux ouvriers pour la reprise du travail aux conditions offertes par elle.
Personne ne s’étant présenté jeudi matin à l’ouverture des ateliers, la Société vient de prendre une grave décision : fermeture totale de l’usine jusqu’à nouvel ordre. Par suite de cette mesure, plus de 200 ouvriers vont se trouver sans travail. Enfin cette fermeture ne sera pas sans avoir une grave répercussion sur la fonderie Rivière, dont les établissements Savary étaient le plus important client et qui a déjà licencié une partie de son personnel.
La Famille. — On nous prie d’insérer :
« Contrairement à ce que plusieurs habitants de la région semblent croire, la société de Panification, La Famille, est ouverte à tous ceux qui désireraient en faire partie, tant cultivateurs que commerçants ou ouvriers. Pour tous renseignements s’adresser à la Panification. ». Note : « La Famille » est une société de panification [Ensemble des opérations consistant à transformer la farine en pain] dont les locaux sont contigus aux bâtiments de l’usine Gautier et Cie. M. Armand Gautier en est le Président.
Pour le Conseil d’Administration.
Le Président, A. GAUTIER.
Le 12 juillet l’Union Agricole fait paraître l’annonce légale suivante
Par jugement en date du 26 juin 1914, enregistré, rendu sur requête présentée par les membres du Conseil de surveillance de la Société en commandite par actions « F. GAUTIER & Cie » (Établissements Savary), dont le siège social est à Quimperlé, rue du Combout, n° 4, le Tribunal civil de Quimperlé, faisant fonctions de Tribunal de commerce, a nommé M. Armand GAUTIER en qualité d’administrateur provisoire de ladite Société, et ce jusqu’à la désignation du nouveau gérant. En conséquence, le public est avisé que M. Armand GAUTIER, susnommé, a la signature et tous pouvoirs pour gérer et administrer les affaires de la Société jusqu’à la désignation d’un nouveau gérant.
Fin de grève. — Echo de Bretagne du 23 juillet 1912.
On sait que les ouvriers de l’établissement Savary s’étaient mis en grève le 2 mai à la suite du renvoi, au lendemain du 1er mai, d’un ouvrier dont la machine avait été sabotée. Les ouvriers grévistes, au nombre de près de 200, en avaient profité pour présenter des revendications qui, au cours des pourparlers devant le juge de paix, furent partiellement repoussées, la direction n’accordant qu’une augmentation de 25 centimes par jour.
L’Écho de Bretagne a tenu ses lecteurs au courant des divers incidents qui se produisirent et a reproduit les diverses affiches qui furent placardées tant par la direction que par le comité de grève. Depuis quelques jours, le travail était repris partiellement. Hier lundi, de nombreux ouvriers se sont présentés aux bureaux, demandant à reprendre le travail. Un certain nombre ont été repris, d’autres se sont vu refuser l’entrée des ateliers. Le nombre des ouvriers qui travaillent dépasse cent. On dit que l’usine, renonçant à l’entreprise de travaux pour l’armée et les compagnies de chemin de fer, ne fabriquera plus que la machine agricole et le matériel scolaire.
Quelque temps plus tard, M. Armand Gautier quitta l’entreprise, dont la direction fut alors confiée à Louis Rivière, associé à M. Jules Jovenet, ingénieur. M. Beaufrère lui avait auparavant cédé la propriété ainsi que la direction du journal L’Union Agricole et Maritime, à compter du 1er janvier 1913.
Cette activité d’imprimeur fut de courte durée : M. Armand Gautier décéda le 21 août 1913, à son domicile situé au 9 bis place Hervo, où se trouvait également l’imprimerie. Né à Quimperlé le 19 février 1868, il n’avait que 45 ans.
À compter du 1er janvier 1914, la propriété et la direction de la publication de L’Union Agricole et Maritime furent reprises par Léon Le Berre.
