Les fonderies Savary-Rivière
Une grande aventure industrielle quimperloise (1873–1993)
Pendant plus d’un siècle, les fonderies Savary-Rivière ont profondément marqué l’histoire industrielle, économique et sociale de Quimperlé. Nées à la fin du XIXᵉ siècle de l’initiative d’un ingénieur visionnaire, elles ont accompagné l’industrialisation de la Bretagne sud, fourni des équipements dans toute la France et employé plusieurs générations d’ouvriers et de techniciens. Aujourd’hui disparues en tant qu’outil de production, les fonderies Savary-Rivière demeurent un patrimoine matériel et immatériel majeur, dont la mémoire mérite d’être conservée, transmise et valorisée.
La fondation par Alexis Savary : une industrie moderne en Bretagne (1873–1875)
L’histoire commence avec Alexis Savary, ingénieur et entrepreneur, homme politique. Il est ancien élève des Arts et Métiers, promotion 1867 à Angers.
En 1873, il crée à Quimperlé une entreprise de construction mécanique, initialement tournée vers le matériel agricole, dans une région encore largement rurale mais en mutation.
En 1875, Savary installe son établissement en basse ville, dans le quartier du Gorréquer, à proximité immédiate de l’Ellé et de l’Isole, bénéficiant : de l’eau nécessaire aux procédés industriels, d’un accès facilité aux voies de communication et d’une main-d’œuvre locale en expansion. Dès l’origine, l’entreprise ne se limite pas à l’agriculture : elle fabrique aussi des machines, des pièces métalliques et des équipements destinés aux administrations et aux infrastructures modernes.
L’association avec la famille Rivière et la naissance d’une grande fonderie
À la fin du XIXᵉ siècle, Alexis Savary, à la recherche d’un fondeur compétent, s’associe avec la famille Rivière, déjà active dans le domaine de la fonderie de fonte chez Thuau à Rennes. Louis Évariste Rivière y exerce la profession d’agent commercial, son père, Louis-Pierre [1842-1905], y est contremaître. Père et fils viennent s’installer à Quimperlé accompagnés de 7 à 8 ouvriers de chez Thuau [1]. Cette alliance marque un tournant décisif car l’entreprise devient pleinement une fonderie industrielle, capable de produire en série des pièces moulées de grande qualité. Sous la direction conjointe de Savary et de Louis‑Évariste Rivière, l’usine : modernise ses équipements, développe ses ateliers de moulage, élargit considérablement sa gamme de productions. En 1898, un important agrandissement est réalisé : la fonderie s’installe dans les bâtiments d’une ancienne tannerie appartenant à M. Savary, contigus à l’usine de construction, témoignant de la prospérité de l’entreprise et de l’augmentation de la demande.
[1] Par exemple :
– Auguste Chalopin, 44 ans, et son fils, 15 ans, mouleurs, en 1901. Ils demeurent place Lovignon.
– Édouard Toupé, 34 ans, mouleur né à Rennes, demeurant au Bourgneuf.
Le décès d’Alexis Savary
M. Savary décède le 15 octobre 1899, à l’âge de 48 ans seulement. Frédéric Gautier est alors nommé dirigeant de l’entreprise. Ingénieur des Arts et Métiers et originaire de Quimperlé, il est issu d’une famille d’industriels : son père possède une tannerie et la famille entretient des liens étroits avec les Marsille, eux-mêmes tanneurs. Joseph Paul Marsille [1878-1927], cousin germain de Frédéric, sera d’ailleurs agent commercial des Ets Savary.
À cette époque, les deux entités, Savary et Rivière, restent indépendantes. La fonderie Rivière fournit la fonte nécessaire au fabricant Gautier. Cette organisation explique qu’au recensement de Quimperlé de 1901 certains ouvriers soient mentionnés comme employés chez Gautier tandis que d’autres travaillent pour Rivière.
En 1912, Frédéric Gautier décède brutalement. Louis Rivière prend alors la direction de la réunification des deux entreprises, en association avec Jules Jovenet. Dans l’intervalle, entre la mort de Frédéric Gautier et la prise en main par Louis Rivière, c’est Armand Gautier, frère de Frédéric et comptable de l’usine, qui assure la direction. L’année suivante, Armand Gautier devient directeur de l’imprimerie de la place Hervo (le journal L’Union Agricole) avant de mourir à son tour en 1913.
En 1920, Marie Rivière, fille de Louis Rivière, épouse Émile Charlon, ingénieur. Il est embauché comme ingénieur et devient gérant et directeur jusqu’à sa retraite en 1951. Après son décès en 1954, son épouse sera nommée au conseil de surveillance
Suivant acte sous seings privés en date à Quimperlé du 25 Avril 1930, enregistré, la Société en commandite simple L. RIVIERE et Cie, créée en 1881, ayant son siège à Quimperlé, a apporté à la Société en commandite par actions RIVIERE et Cie, Etablissements SAVARY, ayant son siège à Quimperlé, en vue de la fusion des deux Sociétés au moyen de l’absorption de la première par la deuxième. La société a pour dénomination Etablissements Savary et Rivière. Les administrateurs sont Louis Évariste Rivière, Georges Rivière, ingénieur des Arts et Manufactures, le docteur Le Stunf de Quimperlé, M. Jean-Marie Leroux, industriel à Lorient, et M. Jules Bonduelle, industriel à Concarneau.
Une production diversifiée au rayonnement national
Les fonderies Savary-Rivière se distinguent par une diversité exceptionnelle de productions, destinées aussi bien aux collectivités qu’aux entreprises privées. Cette polyvalence assure à l’entreprise une stabilité économique et une notoriété qui dépasse largement le Finistère.
Mobilier scolaire en fonte
Tables, bancs, piètements, encriers : robustes, standardisés, diffusés dans de nombreuses écoles françaises. Une part importante du mobilier scolaire breton du début du XXᵉ siècle provient de Quimperlé.Équipements ferroviaires
Pièces de signalisation, éléments de voie, supports et composants pour les chemins de fer.Matériel pour les Postes, Télégraphes et Téléphones (PTT)
Supports, boîtiers, pièces normalisées pour les réseaux de communication.Matériel militaire et de génie civil
Fournitures pour l’armée, ouvrages publics et équipements techniques.Matériel agricole et cidricole
Presses, engrenages, machines adaptées aux productions locales.
Un pilier économique et social de Quimperlé
Au fil des décennies, les fonderies Savary-Rivière deviennent l’un des principaux employeurs de la ville.
À leur apogée, notamment dans les années 1930–1940, elles emploient environ 200 ouvriers, parfois davantage selon les périodes.
Le travail est dur, exigeant, mais il procure un revenu stable à de nombreuses familles quimperloises.
L’usine structure la vie quotidienne : horaires, transmission des savoir-faire, solidarités ouvrières.
La fonderie n’est pas seulement un lieu de production : elle est un lieu de mémoire sociale, où se forgent des identités professionnelles et familiales
L’après-guerre et le déclin du site historique
Après la Seconde Guerre mondiale, le contexte industriel change profondément :
concurrence accrue,
modernisation coûteuse des équipements,
évolution des matériaux et des normes.
L’activité décline progressivement sur le site historique de la basse ville, qui finit par fermer dans la seconde moitié du XXᵉ siècle. Le site est ensuite réutilisé pour d’autres activités industrielles et commerciales, notamment par Meubles Le Grand entre 1961 et 1983, avant d’être progressivement abandonné.
Le transfert à Kergostiou et la fin de l’activité (1993)
Une partie de l’activité Savary-Rivière est transférée vers le secteur de Kergostiou, près de la gare de Quimperlé, sous l’appellation Fonderie Rivière. Malgré des efforts d’adaptation, l’entreprise cesse définitivement son activité en 1993, mettant fin à plus de 120 ans d’histoire industrielle.
